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L’ex-mer d’Aral

Pendant que nos Africa Twin sont transférées par camion de Erzurum (Turquie) à Nukus (Karakalpakstan), afin de contourner l’Iran et le Turkmenistan qui sont fermés, notre groupe des Irreks en profite pour explorer en profondeur les trésors de l’Ouzbékistan de Tashkent à Nukus. Arrivés à Nukus avec quelques jours d’avance sur nos motos, les Irreks embarquent à bord de 4 Landcruiser 4×4 pour 3 jours d’expédition off-road vers un nord devenu désert.  Première étape vers Moyniak, et ses bateaux fantômes d’un ancien port de la mer d’Aral, puis un peu plus de 200 km hors pistes le lendemain pour rejoindre la berge la plus proche de cette mer assassinée. La veille de partir en expédition, nous invitons le scientifique Karakalpak , Mr Yusup Kamalov à venir nous faire une conférence privée sur l’histoire – et l’éventuel futur – de la mer d’Aral…

Au début du 19ème siècle, la guerre civile américaine fait flamber le prix du coton. La Russie décide de développer une alternative , et avec les conseils avisés d’un “grand scientifique“ de l’époque, le tsar de Russie décrète que la mer d’Aral et ses deux fleuves nourrissants – le Syr-Daria et l’Amou-Daria – sont inutiles et peuvent servir de réserve pour alimenter des cultures de coton russe.

Les russes s’approprient le Turkistan et au début du 20ème siècle le pompage massif des eaux débute, avec une accélération catastrophique sous l’impulsion des soviétiques de Staline, qui n’accorde aucun intérêt stratégique à cette mer, pourtant 4ème mer intérieure du monde. La faire disparaitre ne pose de problème à personne coté Soviet.  Tous ceux qui ont été contre ce projet ont été fusillés jusque dans les années 1980. Les restes d’un cimetière de goulag Russe existe toujours près de Moyniak avec des tombes essentiellement polonaises. Des milliers de kilomètres de canaux d’irrigation ont été creusés et exploités par les soviets sans aucune couche d’isolation hermétique de béton ou autre qui aurait éviter les pertes d’infiltration dans le sol. Idem pour les centaines de bassins de réserve d’eau de la region Les pertes par infiltration et évaporation, causées par ces techniques archaïques font que la moitié de la surface perdue par la mer d’Aral l’a été pour rien. 

Il y a plusieurs millions d’années, cette région était recouverte par un petit océan, ce qui fait que cette disparition de l’eau de la mer d’Aral a fait ressortir la salinité des terres de culture par osmose et capillarité. Ainsi les exploitants de cultures de coton doivent laver les champs 2 à 3 fois par an avant de pouvoir exploiter les récoltes, par des systèmes d’inondation massives successives…. Plus on utilise l’eau, plus la salinité augmente, plus il faut d’eau pour cultiver cette terre. Un cercle vicieux aux conséquences catastrophiques.

Pour remédier à ça, il faudrait changer la politique des pays d’Asie centrale dont la plupart ne pensent pas en terme d’économie de marché. Jusque-là personne n’a jamais payé pour l’eau d’irrigation. La première solution qui a été envisagée serait de payer pour l’eau. Mais tout de suite, une question est survenue : payer à qui ?  Le fleuve principal Amou Daria est essentiellement Turkmen. Et le despote en chef du Turkmenistan a décrété dans on livre officiel le “Ruhnama“,  publié en 2001 (2ème référence littéraire du pays après le coran) que l’Amou Daria ne s’est jamais jeté dans la mer d’Aral. Que dire ?… Un immense canal a été greffé sur le cours du fleuve dirigé vers des zones désertiques de la région, ce qui provoque 50% de perte nette chaque année des eaux de ce fleuve majeur… pour rien.  Aujourd’hui, il suffirait de colmater le départ de ce canal, avec les même techniques de constructions d’un barrage, mais aucune volonté politique ne s’y attèle. 

A l’origine, le fleuve Amou-Daria se jetait dans la mer d’Aral, aujourd’hui il déverse ce qui lui reste de flots dans un delta désertifié. Les terres sont trop salées pour permettre quelque végétation que ce soit… . Le problème actuel de la mer d’Aral est donc très complexe et comprend 3 facettes principales : technique (99% des eaux du fleuves sont perdues), politique (personne ne veut introduire de technologie moderne pour réduire au moins les pertes gâchées) et éthique (car les inepties d’exploitation irresponsable de l’eau d’Aral, génère de la désertification, de la salinité et de la pollution par les tempêtes de poussières salées. A cela vous rajoutez la base militaire secrète soviétique construite en 1948 sur l’île de Vozpojdiénié qui a développé des armes bactériologiques et même fait évoluer un sous marin dans cette mer pour des tests nucléaires et vous obtenez une grande flaque qui ne sera bientôt plus la mer de rien. Il ne reste que 10% de la surface de la mer d’Aral par rapport à ce qu’elle était en 1960. Ses berges reculent de 50 à 100 m par an. Il ne restera bientôt plus que la “petite mer d’Aral“ coté Kazaksthan qui elle perdure. 

Notre scientifique Karakalpak termine sa conférence en posant la question :  “comment pourrons nous sauver la planète, si on est incapable de se mettre d’accord pour sauver une petite mer ?“

Durant leur 3 jours d’expédition en 4×4 vers cette berge fuyant lentement son passé de mer, nos Irreks sont confrontés à des sentiments presque absurdes où ils se retrouvent contemplatifs devant des paysages visuellement magnifiques, pourtant façonnés par l’une des plus grandes destruction par l’homme d’un vaste écosystème. Ils ont été dormir dans des yourtes perdues à quelques centaines mètres de cette mer s’enfonçant dans sa destinée mortelle, ils ont réalisé la profondeur de plus de 70 m de cette ancienne mer par la hauteur de la falaise asséchée, ils se sont baignés dans une eau presque plus salée que celle de la mer Morte. Ils ont réfléchi, observé, écouté les petites gens locales décrire leur vie qui s’évanouie. Ils ont découvert de nombreux sites de forage gaziers sur le lit de cette mer décimée, ce qui n’est pas pour donner confiance dans un retournement de situation. De notre côté, chez T3, on a modifié l’itinéraire du circuit PAMIR prévu sur notre prochain T3 WORLD TOUR pour permettre de refaire cette expédition sur pistes en mai 2022, cette fois-ci avec nos motos jusqu’au bord de la mer d’Aral., avant qu’elle ne meure.

Aujourd’hui, il existe une seule personne qui aurait le pouvoir, l’influence et la puissance disponible pour inverser la mort de cette mer d’Aral. C’est Poutine. Dans un article du Monde il y a quelques jours, il affirmait être devenu très pré-occupé par les changements climatiques et catastrophes naturelles de plus en plus fréquentes et dévastatrices. Il a demandé officiellement et fermement à son gouvernement de tout faire pour réduire le cours de cette décadence relationnelle entre l’homme et la nature. On peut rire bien sûr de ces propos et leur donner des raisons biaisées. Où on peut y croire. De toutes façons dans 10 ou 20 ans ans cette mer d’Aral sera plus que morte. A moins que la sagesse engendrée par le poids des années et le désir d’une reconnaissance écologique ne pousse un personnage tel que Mr Poutine à inverser le cours de la bêtise humaine. 

Allo ? Le Kremlin ?..  Y’a quelqu’un ?..

Photos T3 – T. Renavand – E. Massiet du Biest